Dans un monde où nous sommes bombardés de messages publicitaires qui envahissent l’espace public, les œuvres du graffeur britannique Banksy offrent un regard différent – un regard à la fois drôle et incisif, sans être dogmatique pour autant. Banksy a fini par convaincre l’Anglais moyen que les véritables vandales de notre société sont ceux qui construisent des immeubles plus hideux les uns que les autres et non ceux qui dessinent sur leurs murs. Cet artiste de rue est devenu simplement culte en allant graffer aux États-Unis et ailleurs dans le monde avec la même liberté que dans son Bristol natal. Son intervention culte demeure celle de Ramallah en 2005, sur le mur de séparation entre Israël et Palestine. On y voit des brèches et des fenêtres qui s’ouvrent sur des paysages idylliques, une fillette qui s’envole ou une échelle en trompe l’œil. Soit un ensemble de fresques qui travaillent magnifiquement le thème de l’évasion. Toutes les télévisions du monde retransmettent alors ces images et font de Banksy le plus fameux des artistes engagés. Tandis qu’il continue de faire de la non-révélation de son identité la condition pour moquer, questionner ou vilipender notre époque en toute liberté, voilà que le pochoiriste sort un film, présenté aux festivals de Sundance, de Berlin et autres. L’oeuvre, curieuse et stimulante, déclenche un tollé, certains critiques ayant cru à un canular, ou à l’éventualité selon laquelle Banksy et Mr. Brainwash – l’artiste dont il est beaucoup question ici – ne seraient qu’une seule et même personne !
Mr. Brainwash, c’est en fait Thierry Guetta, commerçant français installé à Los Angeles. Obsédé par les graffeurs et leurs exploits nocturnes, il filme sans relâche les plus fameux d’entre eux : Space Invader, son cousin, Shepard Fairey, amené à devenir mondialement célèbre pour son affiche « Hope » créée pendant la campagne présidentielle d’Obama, et Banksy. On plonge alors dans les coulisses de cette oeuvre unique qui jusque-là gardait son plein mystère. Voix et visage cryptés, on voit Banksy en action, réalisant ses tags au pochoir. Mais une fois que cette excitation due à l’apparition du plus célèbre street artist est retombée, l’attention du spectateur se retourne vers celui dont il voit les vidéos amatrices à l’écran, celui dont il est de plus en plus question comme d’un élément clé de ce monde nocturne des graffeurs : d’abord observateur, il se mue visiblement en assistant de renommée, que les plus grands contactent pour qu’il leur donne des idées d’endroits à investir. Lorsque Thierry montre à Banksy une ébauche de film documentaire sur le street art, celui-ci tombe des nues face au talent plus que limité du soi-disant cinéaste. Il l’invite alors, par dépit et sans conviction, à se lancer à son tour dans le street art sous le pseudonyme de Mr. Brainwash, sans avoir idée des proportions que prendra cette entrée sur la scène artistique alternative…
Précisément, l’itinéraire de Thierry, que l’on suit hébété, questionne le qualificatif « alternatif » que l’on ne saurait que peu attribuer à la production de ce Mr. Brainwash, bel et bien consensuel parmi les subversifs. Parce qu’on ne l’a pas quitté d’une semelle depuis 1h, cela ne nous étonne guère dans un premier temps : Thierry s’inspire de ceux qu’il a lui-même suivis et qu’il admire. Mais lui n’a pas le vrai talent, seulement la connaissance du terrain et les moyens de faire plus gros que ses prédécesseurs. Ainsi, il se fait dessiner son propre portrait en version street art et le décline en le plus grand nombre d’exemplaires possible, tapissés sur chacun des murs de L.A., souvent à côté d’autres œuvres vues plus tôt dans le film. A mesure que Mr. Brainwash parvient à se faire un nom dans le métier et auprès du plus grand nombre, on prend de plus en plus conscience de l’inversion de rôles qui fonde le film : dès lors qu’il prend lui-même la caméra et laisse son fan s’adonner à un street art de pacotille (mais qui paye!), Banksy devient le portraitiste de celui qui devait être son portraitiste à lui, et qui s’est mué entre temps en un opportuniste au cynisme inouï. Il faut entendre Thierry/Mr. Brainwash évoquer le prix pharamineux auquel il est sûr de pouvoir vendre un vulgaire portrait d’Elvis qu’il vient à peine de taguer sous nos yeux ! Dans ce face-à-face dont la pouvoir de fascination n’a rien à envier à une fiction, on trouverait un peu du Eve de Mankiewicz autant que des meilleurs subterfuges wellesiens. Le film bascule dans une interrogation vertigineuse sur la valeur de l’art, les conditions d’émergence d’un artiste. Sans se départir du goût du canular dont Banksy a fait sa marque : il le dit lui-même, on ne le reprendra plus jamais à accepter l’aide d’un documentariste !